Le tour du monde du voilier TIMSHEL et de son equipage
Un petit texte d’ Yves Paccalet, écrivain, journaliste, philosophe et naturaliste . Toujours une manière de dire croustillante, comme on les aime…
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Poudre de poisson d’argent
Par Yves Paccalet
(Ce texte est paru dans le n° 83, avril 1994, de la revue “Terre sauvage” - du temps que je sévissais dans ce magazine. Je me relis, j’ai l’impression d’avoir écrit ce qui allait advenir aussi clairement que si j’avais été devin. En même temps, je n’ai eu aucun mérite : c’était l’évidence même, pour qui savait simplement regarder au bon endroit.)
« Il y avait autrefois du poisson dans la mer ; le dauphin et le pêcheur le partageaient ; le cétacé riait dans la vague et l’enfant sur le port. Aujourd’hui, la mer est vide, le dauphin meurt de faim, le pêcheur est ruiné, l’enfant ne sera pas pêcheur. En Bretagne comme en Norvège, en Mauritanie comme au Canada… J’ai rédigé mon premier article “écologique” sur ce thème il y a plus de 20 ans. Je voyais venir le désastre. Ce n’était pas difficile. Chaluts gigantesques, filets dérivants de 50 kilomètres, bateaux-usines, sonars, satellites : comment le moindre poisson d’argent passerait-il entre les mailles ? La pêche est une simple cueillette, digne de nos ancêtres du Paléolithique ; mais traitée comme une industrie lourde. Les bateaux n’ont cessé de grossir, les systèmes de repérage des bancs de se perfectionner. Malgré cela, la récolte annuelle mondiale stagne autour de 90 millions de tonnes. Loin des 150 que nous promettaient quelques “experts” pour l’an 2 000. Le rendement s’effondre. Les pêcheurs sont de rudes gaillards, habitués aux périls de la mer. Ils se fracassent aujourd’hui sur les écueils de l’endettement. Ils sombrent dans les tourbillons de la réalité et du prix du pétrole.
Quel scientifique au rabais a, un jour, clamé que la mer nourrirait aisément 12 milliards d’Homo sapiens ? Interrogez les marins du monde entier : ils répètent que les poissons (les dauphins, les baleines) sont “partis”. Loin. Ailleurs. Mais où ? La Terre est ronde, il n’y a plus d’ailleurs… Nous avons épuisé les harengs de la Baltique, les morues de Terre-Neuve, les anchovetas du Pérou. Le thon rouge est en voie d’extinction, comme la plupart des requins, des raies mantas, des mérous, des esturgeons. L’océan ne sera jamais le pourvoyeur miraculeux de l’humanité. C’est un désert : il ne crée pas plus de matière vivante par unité de surface que le Sahara. Seules, de rares oasis y grouillent de plancton, d’algues et d’animaux : les prairies littorales, les estuaires, les marais, les mangroves, les récifs de coraux, les zones de remontées d’eaux profondes et les points de rencontre des courants. Nous les mettons en coupe réglée depuis des lustres. Jusqu’à l’absurde. J’ai le sentiment d’appartenir à l’espèce la plus écervelée de toutes celles qui se sont succédé sur le globe depuis 4 milliards d’années, y compris la moule, le diplodocus et la linotte. Je me fais l’effet d’un hybride de fourmi âpre à tout amasser, et de cigale qui gaspille ce qui pourrait la sauver. J’étais l’autre jour en Bretagne, au Guilvinec, où je ne pouvais que partager le désespoir des pêcheurs. Je me disais que nous vivons un drôle de système où la concurrence effrénée conduit à la mort de la profession, et où la loi du marché saccage le don de la mer. Nous arrachons à l’océan les derniers animaux qui y frétillent, nous les transformons en farine pour nos cochons ou nos poulets. Nous les bradons. Qui nous donnera cette Haute Autorité mondiale de la Mer sans laquelle le poisson, le dauphin et le pêcheur disparaîtront ensemble ?
Voilà qu’aujourd’hui des scientifiques (hélas ! ils en ont le titre) proposent aux professionnels d’aller prendre des grenadiers et des empereurs par 1 000 à 2 000 mètres de fond. Ces poissons font partie des chimères, naguère nommées “queues-de-rats”. Des fossiles vivants, cousines des requins. On incite les pêcheurs à s’équiper d’engins nouveaux, c’est-à-dire à s’endetter encore. Ils épuiseront la ressource en quelques saisons. Il leur restera leurs dettes et leurs yeux pour pleurer. Nul besoin d’être grand écologiste pour comprendre que, dans les ténèbres des abysses, la vie est une exception.
Autrefois, petit poisson devenait grand. Aujourd’hui, traqué dans la moindre cachette, il est transformé en farine avant d’avoir eu le temps d’esquisser son destin d’écailles. L’homme est un meunier maudit, frappé par un sortilège : il transforme ce qu’il touche en farine. Il mouline par besoin, par habitude et sans savoir pourquoi. Il écrabouille. Il réduit en poudre la splendeur du monde. Il n’est que poussière - et il fabrique de la poussière. Le vent dispersera sa fumée dérisoire. »
Extrait issu du « blog d'Yves Paccalet» que vous retrouverez à cette adresse :
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